
04 février 2025
TRUMP, LA RTBF, FRANCE INFO par Bernard Hennebert
Contrairement aux bêlements de quelques politiques ou de certains usagers, à mon humble avis, la RTBF n’est ni de droite, ni de gauche, ni PS, ni MR.
Elle est pluraliste, tout comme son conseil d’administration (dont la composition vient d’ailleurs d’être modifiée en fonction des résultats des dernières élections).
Et surtout, elle doit appliquer un contrat de gestion stricte, qui a été discuté et voté par nos parlementaires, et qui s’actualise régulièrement.
Bien entendu, les erreurs, et les fautes, sont humaines. Régulières. Sans doute parfois trop régulières, d’où l’importance de la vigilance du public pour tenter de maintenir en bonne forme son service public. Notre ami Claude Semal avait bien raison, naguère, d’avoir participer (avec Irène Kaufer et Aline Dhavré) à la création d’une association de téléspectateurs dénommée judicieusement « La RTBF est aussi la nôtre ».
Les citoyens ont intérêt à réagir et parfois à déposer plainte. Celles-ci doivent être instruites. Chacun a son rôle à jouer.
Les débuts du deuxième mandat du Président Trump viennent de démontrer comment la RTBF pouvait respecter ou non ses obligations.
Voici d’abord le négatif, pour terminer par le constructif.
Odieux service public

Simon Moutquin
Simon Moutquin, qui vient de terminer son mandat de Député fédéral à la Chambre des Représentants (Écolo), a interpellé ce 5 février, sur son compte Facebook, la RTBF à propos d’une question sur Gaza posée aux auditeurs dans l’émission « C’est vous qui le dites » sur « VivaCité » : « Trump veut faire de cette enclave dévastée la Côte d’Azur du Moyen-Orient : c’est une bonne nouvelle ? »
Voici la réaction de Simon Moutquin :
« Bonjour la RTBF et VivaCité, on attend vos prochaines émissions avec impatience. Voici quelques propositions de thèmes :
– « Poutine pense qu’une bombe nucléaire pourrait régler la question ukrainienne, et vous chers auditeurs, vous trouvez que c’est une bonne idée ? »
– « Un homme agressif souhaite frapper sa compagne, et vous chers auditeurs, vous en pensez quoi ? ».
Est-ce que vous avez conscience du journalisme que vous nous proposez là ?
Un service public reprend cette info comme ça, de manière brute, et avec une simple question en conclusion : « c’est une bonne nouvelle »?
Donald Trump et Netanyahu sont des personnalités d’extrême-droite, et la RTBF a une obligation d’appliquer les règles du cordon sanitaire en vigueur, à savoir : ne diffuser des propos d’extrême-droite que s’ils sont analysés et critiqués.
Pour rappel, le déplacement forcé de population est un crime contre le l’humanité. Pas le sujet d’une dissertation, même sur VivaCité ! ».
Un de ses amis s’interroge en commentaire sur Facebook : « Y a-t-il une instance auprès de laquelle on peut signaler ce genre de dérive ? » Réponse : bien sûr, chacun peut déposer une plainte au Conseil supérieur de l’audiovisuel (1)
Trump en différé
Rien n’est inéluctable. Il peut arriver que la RTBF agisse courageusement dans la conjoncture actuelle, et il faut alors le souligner. Comme dans cet autre exemple, qui concerne le même Donald Trump.
Pour un média, refuser « le direct » permet parfois de respecter la législation en vigueur.
Le 20 janvier 2025, un léger différé était-il le bon choix avant de diffuser le discours d’investiture du second mandat de Donald Trump, le président des États-Unis?
Constatons d’abord qu’une telle transmission en intégralité n’est pas une obligation légale pour les médias européens, qui ne proposent en général que de courts extraits de ce type d’événement quand ils se passent à l’étranger. Pourtant, la RTBF en a proposé l’intégralité, mais avec un léger différé de deux minutes.
Dans sa chronique hebdomadaire « Médiatiques » publiée dans le Libération du 27 janvier 2025, Daniel Schneidermann apprécie cette façon de faire.
« Seule au monde, la RTBF, télévision publique belge, semble avoir pris la mesure du défi vertigineux (de ce nouveau mandat) en établissant un «cordon sanitaire médiatique» autour du Président des Etats-Unis, ne diffusant son discours d’intronisation qu’avec un différé de quelques minutes pour s’assurer qu’il ne contienne pas d’appels racistes, xénophobes, ou d’incitations à la haine tombant sous le coup de la loi.
Si en France Pascal Praud s’est empressé, sur la radio Bolloré Europe 1, de crier à la censure sur le mode «On est chez les fous en Belgique», c’est bien parce que ce petit différé a touché un nerf, le nerf de la sacralité du direct, de la sacro-sainte priorité au direct, qui abdique toute responsabilité des médias diffuseurs dans la propagation des discours de haine. ».

L’annonce de l’émission sur sa page FB
Dans un communiqué publié le jeudi 23 janvier 2025, la Société des Journalistes (SDJ) de la RTBF a réagi au fait que la ministre des médias Jacqueline Galant (MR) a annoncé son intention d’interpeller le service public sur cette décision au Parlement, et que Georges-Louis Bouchez, le président de son parti (MR), a qualifié la RTBF « de Ministère de la censure et de la propagande ».
Pour la SDJ : « L’application du cordon sanitaire médiatique est encadrée dans la loi à travers deux décrets, votés par l’ensemble des partis traditionnels (dont le parti libéral auquel appartient Madame Galant) qui nous interdisent de diffuser du contenu « constituant une menace pour la démocratie, les droits et libertés fondamentaux garantis par la Constitution ou la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme ».
Un règlement de 2018 du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) précise l’application de ce qu’on appelle « le cordon sanitaire » par la non-diffusion en direct de personnalités prônant ou ayant prôné des doctrines ou messages de discrimination, entre autres». La RTBF a bien diffusé les propos de Donald Trump, en intégralité, en l’analysant de façon journalistique, en le décodant, mais pas en direct.
En se basant sur les nombreux propos déjà tenus par le président américain, l’analyse juridique effectuée par la RTBF a conclu qu’il y avait un risque que Donald Trump tienne des discours contenant des incitations la discrimination, à la haine, à la violence, basée sur de nombreux discours déjà tenus par le président américain ».
Durant une dizaine de jours, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) a recueilli des plaintes s’inquiétant d’une censure ou regrettant une « infantilisation de ses publics par l’éditeur ». Son secrétariat d’instruction les a examinées et a remis ses conclusions le 31 janvier 2025.
D’après lui, en opérant une diffusion en léger différé de deux minutes (ce qui ne constitue pas une censure), la RTBF n’a pas commis d’erreur manifeste d’appréciation dans l’application de la législation et de son contrat de gestion.
Le fait d’assurer un direct ou un différé relève de la liberté éditoriale de l’éditeur qui a d’ailleurs expliqué ses choix de manière transparente. Pour celui-ci, ce différé peut être considéré comme un principe de précaution, mis en place au regard de la législation à laquelle il est soumis, et au regard de ses missions et valeurs définies dans son contrat de gestion. Ce dossier est classé sans suite « en regard de la législation ».
Le 6 février 2025, également interpellé, le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) a, comme le CSA et avec un argumentaire analogue, décidé de ne pas ouvrir de dossier à la suite de plaintes qui lui avaient été transmises sur cette thématique. (2)
Et France Télévisions?
L’ère Donald Trump II accentue-t-elle les écarts de déontologie journalistique, même en Europe, et sur les services publics? Comme la RTBF, « France Info » a traité d’une façon abjecte les récents propos du Président concernant « Gaza, la Côte d’Azur du Moyen-Orient ». Le Syndicat des journalistes de France Télévisions (SNJ) a jugé « inexcusable » la tenue d’un débat sur ce thème, avec notamment en plateau, comme invité, le Président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie d’Île-de-France. En photo, le texte du communiqué diffusé par le SNJ. (3)
Bernard Hennebert
(1) Comment déposer plainte au CSA? http://www.consoloisirs.be/agir/csa.html
(2) Qui dirige le CDJ ? https://www.lecdj.be/fr/le-conseil/instances/
(3) Article très détaillé sur ce sujet publié par le site Puremedias, le 7 février 2025 : https://www.ozap.com/actu/au-dela-du-reel-et-a-mille-lieux-du-journalisme-le-snj-de-france-televisions-fustige-un-debat-inexcusable-sur-gaza-cote-dazur-sur-franceinfo/648644
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