
12 mars 2025
RTBF : 25 ANS D’AMNÉSIE par Bernard Hennebert
Ce 13 mars 2025, on fête les 25 ans des « Niouzz » à la RTBF : le journal télévisé quotidien de dix minutes pour les 8 – 12 ans. Qui ne s’en réjouirait pas ? Prenez toutefois le temps de lire la communication de la RTBF à propos de cet anniversaire (1). Tout y est exact, mais avec une étourdissante omission : l’origine et les initiateurs de ce programme qui fête aujourd’hui son quart de siècle.
Pourquoi cette absence ? Probablement parce que la RTBF trouve insupportable d’expliquer à ses usagers que ceux-ci pourraient faire pression sur elle pour créer de nouvelles émissions. Qui sait, cela pourrait peut-être leur donner des idées ? Ce qui serait fort embêtant quand une bonne partie de la programmation est aujourd’hui plutôt choisie en fonction des intérêts des annonceurs publicitaires…
Il faut donc rétablir l’histoire, surtout lorsqu’elle est heureuse, car elle peut redonner confiance au public. Lui montrer qu’il n’est pas qu’un simple consommateur, mais que sa voix peut compter, favoriser une évolution humaniste de notre vie collective. La création des « Niouzz » fut en effet une des rares évolutions heureuses du paysage audiovisuel après les dramatiques années dites « Dutroux ».
Des Téléspectateurs (très) Actifs
Pendant cette période traumatisante, les enfants étaient totalement dépendants de l’information télévisée « pour adultes ». Et les programmes « pour enfants » manquaient parfois furieusement eux-mêmes de pédagogie et d’à-propos. Ainsi, l’après-midi du 23 avril 1998, la RTBF avait-elle fait défiler au bas de l’écran, à plusieurs reprises, un bandeau annonçant que Marc Dutroux s’était échappé lors de son transfert au Palais de Justice de Neufchâteau … au beau milieu de la diffusion d’un dessin animé pour enfants (2) !
Voilà pourquoi l’asbl « Association des Téléspectateurs Actifs » (A.T.A.), qui fut … active de 1994 à fin 2001, et que je coordonnais bénévolement, avait revendiqué auprès de la RTBF la création d’un journal télévisé quotidien d’une dizaine de minutes et à destination des enfants. Selon nous, cette émission ne devait pas dépendre des services « Divertissement » ou « Jeunesse », mais de celui de l’Information – pour que le code de déontologie propre à ce dernier y soit d’application.
Le combat a duré plus de trois ans. Pourquoi ? Christian Druitte, l’administrateur général du service public qui précéda Jean-Pol Philippot, a reconnu au micro d’une émission matinale de la RTBF que, pendant ces années-là, les chaînes de télévision ertébéennes avaient une autre priorité : la création d’un journal télévisé du matin (sans doute pour concurrencer France Télévisions).
Son but était donc de capter un public plutôt âgé, dès potron-minet, en espérant le garder sur le service public au moins jusqu’au journal télévisé de la mi-journée – pour qu’il s’intéresse à ses programmes … et (surtout) à ses publicités !
Signer… et être présent
Pour l’A.T.A. , ces trois années de pression nécessitèrent énormément d’énergie. Heureusement, elle s’était alliée avec de nombreux mouvements ou associations spécialisés dans les questions « jeunesse », comme La Ligue des Familles ou le Conseil de la Jeunesse. Plusieurs journalistes suivaient aussi cette thématique de près, et à chaque conférence de presse sur ses nouveaux programmes, la direction de la RTBF était obligée de répondre à une question sur la non naissance de ce programme pour enfants.

Le débat à la FNAC organisé par l’ATA
Voici, illustré par une photo rare, un exemple concret de ces nombreux « coups de pression » pro JT enfants. Le 14 octobre 1999, pour son 39 ème « Midi de l’Audiovisuel organisé dans l’auditorium de la FNAC au City2 de Bruxelles, l’A.T.A. a réussi à réunir en chair et en os un grand nombre des 150 personnalités qui avaient signé trois ans plus tôt son « Appel pour un JT quotidien pour les enfants à la RTBF ».
L’association espérait la présence de 10% de ces signataires – ils furent près de 50%.
Sur cette photo, un moment significatif de l’histoire de notre service public, on reconnait notamment Jean Guy (administrateur à la RTBF), Jacques Duez (professeur de morale bien connu à l’époque, pour diffuser à la RTBF et sur Arte des vidéos qu’il avait réalisé avec ses élèves), Anne Morelli (historienne, écrivaine et professeure à l’ULB), Damien Vandermeersch (juge d’instruction et membre de la Commission nationale contre l’exploitation sexuelle des enfants), Bernadette Wynants (qui deviendra plus tard présidente du Conseil d’administration de la RTBF), Jean-Michel Javaux (ancien président du Conseil de la Jeunesse et alors nouveau jeune parlementaire).
D’autres personnalités ne sont pas sur ce document mais étaient bien présentes à la FNAC : le chanteur Christian Merveille, le comédien Daniel Hanssens, Thierry Tinlot (rédacteur en chef de Spirou), Thérèse Jeunejean (coordinatrice du Petit Ligueur), de nombreux représentants l’éducation aux médias ou du secteur associatif, de toutes tendances idéologiques, ainsi qu’une quinzaine de parlementaires de différents partis démocratiques.
En plus, s’étaient faits représenter à ce débat-rencontre trois ministres alors en fonction, ainsi que la présidente du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), le délégué aux Droits de l’Enfant et l’Administrateur général de la Culture (3).
Il faudrait plusieurs articles pour décrire le déroulement de cette longue mobilisation, et les nombreux avis « pour » et « contre » qu’elle suscita. Un dossier très détaillé sur cette aventure existe. Il a été publié par le numéro 53 du périodique « Comment Télez-Vous? » de l’A.T.A. – celui qui célèbre les débuts des « Niouzz ».
Pour l’occasion, il fut exceptionnellement imprimé sur papier rose… même si tout dans le déroulement de cet avènement ne le fut pas… (4). Constatons simplement qu’une telle obstination citoyenne n’a pas été nécessaire pour que la RTBF consacre des émissions au meilleur coiffeur de Wallonie ou à l’as du barbecue – qui n’ont pourtant guère marqué la mémoire collective.
La mémoire qui flanche
Il n’y a pas qu’en 2025 que la RTBF fait ainsi l’impasse sur la véritable histoire d’une émission qu’elle présente aujourd’hui comme l’un de ses fleurons.
On retrouve exactement le même silence dans le livre publié en 2013, pour les 60 ans de la RTBF, « Vos années télés » (par Élodie de Sélys, sous-titré « La belle histoire de la télévision belge », aux éditions Racine).
Durant l’automne 2023, la RTBF a également trimballé aux quatre coins de la Wallonie et à Bruxelles une exposition qui célébrait ses septante ans, et qui souffrait de la même amnésie (5).
Il s’agit là d’une tendance plus générale de la RTBF : celle qui consiste à ignorer le public qui garde un œil « critique » sur ses programmes.
Or cette façon de faire n’a pas toujours été dans les gènes de la radio-télévision publique. Elle s’est principalement affirmée depuis que Jean-Paul Philippot en est devenu l’administrateur général, le 18 février 2002, soit il y a plus de vingt-trois ans déjà. Les directions antérieures étaient plus à l’écoute des initiatives des usagers.
Qui se souvient, par exemple, d’une manifestation de centaines de sourds et de mal entendants à travers Bruxelles, et jusqu’aux portes de la RTBF à Reyers, pour exprimer leur volonté d’être mieux pris en compte par le service public?
Mais revenons à la naissance des « Niouzz ». Que s’est-il donc passé au moment de l’arrivée à l’antenne du JT des enfants? Pour la conférence de presse du 21 février 2000, qui annonçait son démarrage, l’A.T.A. avait en vain demandé à deux reprises au service de presse de la RTBF d’y être invitée..
Et dans le dossier de presse d’une dizaine de pages, on ne pipait mot sur la genèse de cette nouvelle émission.
Moins de trois semaines plus tard, le 13 mars 2000, le gratin politique et audiovisuel est invité à la première émission des « Niouzz ». On les montre même à l’antenne.
Sur notre photo, de gauche à droite, entourés par les enfants : Christian Druitte (Administrateur général de la RTBF), Jean-Pierre Winberg (Directeur de No Télé) ainsi que les ministres Jean-Marc Nollet (ECOLO) et Corinne De Permentier (MR) .
N’étant pas invité, je pris mon courage à deux mains!
Faire le voyage Bruxelles Liège pour se voir refuser à l’entrée n’était guère enthousiasmant. Mais il fallait relever cet affront et agir avec ruse. L’astuce : avec le modeste budget de l’A.T.A., celui des seuls abonnements de notre journal, j’avais acheté un énorme bouquet de fleurs. Grâce auquel je réussis à entrer sans qu’on me réclame mon carton d’invitation.
Et je suis derechef allé offrir ces fleurs à la directrice de la RTBF Liège, Mamine Pirotte.
Je constatai alors dans l’assistance des sourires complices silencieux et quelques rires jaunes. Souvenir de cette odyssée : j’ai ramené à la maison une casquette pour enfants, créée à cette occasion, avec le sigle « RTBF Liège ».

Bernard avec son bouquet : une variante du Cheval de Troie.
Cela peut sembler anecdotique. Mais il faut je crois oser réclamer la paternité d’un combat gagné, car cela vous fait mieux respecter lors de vos actions suivantes. L’A.T.A. verra par la suite deux autres de ses propositions d’émissions appuyées par des parlementaires et finalement incluses dans le contrat de gestion de la RTBF.
Il s’agissait d’un programme hebdomadaire de médiation en radio et en télévision.
Et d’une sorte de « Javas Bis », un agenda en télévision pour annoncer les activités d’éducation permanente (6).
La relation entre un service public et ses usagers est donc capitale, et le fait que ces derniers puissent parfois influencer son contenu s’est déjà montré fort utile.
Au tournant de ce nouveau siècle, s’inspirant de « L’Hebdo du Médiateur », une émission de France2, le contrat de gestion de la RTBF l’avait ainsi obligée à créer un service et des émissions de médiation. Qui ne sont plus, aujourd’hui, au meilleur de leur forme. Qui peut encore dire où, quand et à quelle fréquence une telle émission de médiation est proposée en télévision? Ce n’est d’ailleurs plus une émission, mais une simple séquence dans une émission plus vaste – ce qui n’est pas du tout la même chose… Cherchez bien !
Et rappelez-vous qu’en 2001, Jean-Jacques Jespers animait sur la Une, le samedi après le JT de 13H, une émission (entière) hebdomadaire de médiation : « Qu’en dites-vous? ». Dans ce beau créneau horaire, elle avait conquis un large public (7).
En juillet 2024, lorsque le nouveau gouvernement MR – Les Engagés avait présenté ses objectifs, il avait affirmé que, sans attendre la fin de l’actuel contrat de gestion de la RTBF (2023 – 2027), il entendait recentrer le service public de l’audiovisuel sur trois missions précises : « l’information, la culture et l’éducation permanente ». Il y a du travail…
Seront-elles, dans les faits, sérieusement mises en œuvre ? Entretenir la mémoire… une forme d’éducation permanente?
Selon vos observations personnelles, n’hésitez jamais à adresser vos plaintes polies et motivées au service de médiation, qui doit vous répondre « de manière circonstanciée » dans le mois (8).
Bernard Hennebert
En couverture : une action des “Mémen” devant la RTBF pour protester contre le fait que la chanson à la RTBF semble désormais se réduire à “The Voice” (photo Jean-Frédéric Hanssens)
1) https://www.rtbf.be/article/les-niouzz-le-jt-des-enfants-de-la-rtbf-a-25-ans-11509866
2) https://www.moustique.be/medias/2018/03/15/quand-dutroux-s-est-evade-170649
3) Ce 14/10/1999, pour ce « Midi de l’Audiovisuel » assez spécial, avaient pris place sur scène Mamine Pirotte (Directrice de la RTBF Liège), Jean-Pierre Gallet (Directeur de l’Information de la RTBF), Jean-Louis Radoux (Directeur de RTC) et Jean-Pierre Winberg (Directeur de No Télé). Objectif : présenter un projet de JT quotidien pour les enfants qui démarrera… lorsque son financement sera trouvé! Le N° 51 du périodique « Comment Télez-Vous? » consacre ses pages 11, 12 et 13 à un compte-rendu très détaillé de cette rencontre. À télécharger ici gratuitement: http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata51.pdf
4) Voir dossier « Bienvenue aux Niouzz »: pages 1, 2, 3 et 4 : http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata53.pdf
5) L’Asymptomatique a consacré un long reportage à cette exposition : https://www.asymptomatique.be/70-ans-de-rtbf-une-autopromo-tres-selective-par-bernard-hennebert/
6) Voir page 4 : la pétition pour que la RTBF crée une émission d’agenda pour les activités d’éducation permanente : http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata60.pdf
7) Après un an de présentation de l’émission hebdomadaire « Qu’en dites-vous? », en 2002, Jean-Jacques Jespers dresse un bilan détaillé, chiffré, instructif: http://www.consoloisirs.be/articles/leligueur/006.html
9) http://www.consoloisirs.be/agir/rtbf.html
Pas de commentaires