
21 mars 2025
QUAND LIO PARLAIT DU TOP ’50… par Bernard Hennebert
Pour écouter l’article de Bernard lu par Jean-Marie Chazeau, cliquez sur le lien ci-dessous:
Écrire ou ne pas écrire sur Lio aujourd’hui, alors que les journaux à sensation en font leurs choux gras ? J’ai hésité. Puis, je me suis dit que je serais lâche de ne pas l’écrire, par « prudence », pour éviter le procès « en récupération », alors que l’actualité personnelle et familiale de Lio est tragique. Finalement, j’ai eu envie de vous montrer une facette peu connue de la chanteuse. De vous offrir ce témoignage précieux qui a presque une quarantaine d’années.
Lio fait en effet partie des quelques artistes qui s’attachent à dévoiler concrètement au public le fonctionnement des coulisses de son métier, ce qui n’est pas si fréquent. Ceux qui agissent ainsi doivent cultiver un courage certain pour oser agir d’une telle façon, car une partie du métier n’aime pas cela, et des mesures de rétorsion à leur égard sont possibles. J’ai eu l’occasion de l’interviewer longuement en 1986, lors du tournage du film « Golden Eighties » de Chantal Akerman auquel elle participait en tant qu’actrice. Elle avait accepté de témoigner avec un musicien rock, Klaus Klang, pour un outil audiovisuel de 22 minutes destiné à amorcer des animations scolaires pour les adolescents, « C’rock-moi! ».
Les jeunes qui le souhaitaient pouvaient ensuite recevoir notre journal trimestriel par la poste : « Soup-Sons ».
Dans ce numéro du 23 décembre 1986, Diffusion Alternative avait sélectionné cinq thématiques abordées par la chanteuse. Un peu moins d’une quarantaine d’années plus tard, il est peut-être intéressant de se rappeler comment fonctionnait à l’époque le show-business, comment quelques artiste le percevaient et acceptaient d’en parler publiquement. Ceci fait aussi partie de l’histoire (économique) de nos chansons. Enfin, c’est intéressant de rappeler qu’à l’époque, les Tournées Art et Vie permettaient de diffuser ce type de débats sur “l’économie de la culture” dans les écoles, les Maisons de Jeunes ou les Maisons de la Culture (ce qui n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui).
L’article que j’avais rédigé était introduit ainsi :
« Après lecture du présent entretien avec Lio, peut-être ne regarderez-vous plus du même œil les affiches de concerts, les émissions de variétés à la TV, et n’écouterez-vous plus de la même oreille le Top 50 — qui n’est rien d’autre que ce bon vieux «hit-parade» tellement vilipendé, remis au goût du jour et «blanchi», sous prétexte que les sondages se font sur des bases plus objectives… Comme la chanteuse le suggère, peut-être faudrait-il informer le public de la manière dont tout cela se passe. À quand, à côté des émissions de variétés, des séquences d’information sur la musique, sur les industries culturelles ? Mais il paraît « que cela n’intéresse pas le public », qu’il est « content de consommer ça sur petit écran », sans se remuer. Pas si sûr… Tout est à conquérir en ce domaine, mais on peut parier que les chanteurs parleront le jour où ils seront soutenus et portés par le public. Alors, la balle est dans votre camp ! En attendant, sus aux loisirs de pacotille, avec la petite brunette. ».
Les déclarations de Lio sont d’autant plus percutantes qu’elle les prononce alors qu’elle est au sommet de son succès populaire, après avoir toutefois vécu pas mal de maltraitances professionnelles. Elle en parle sans amertume, avec parfois de jolies comparaisons. Pas sur le ton de la plainte, mais plutôt comme l’espoir d’un changement, et un appel discret à la solidarité du public.
1 : Top 50
« Ce qui est une calamité depuis que le Top 50 existe, c’est que les petits disquaires sont en voie d’extinction. Ils étaient de vrais amateurs, ils écoutaient les disques avant de les acheter, ils conseillaient les gens. Les disques sont devenus l’affaire des grandes surfaces où le public se les procurent comme des boîtes de sardines. Il n’y a pas de pré-écoute pour l’acheteur, rien qui lui permette d’être attiré par un autre produit que ce qui marche. Je trouve que le Top 50 est une invention épouvantable avec ces points de vente où on contrôle soi-disant les achats ! Alors que quelqu’un de bien renseigné, qui connaît ces points de vente, sait qu’en achetant un raz-de-marée de ses propres disques lui-même le vendredi matin, il sera numéro 1 le vendredi soir… Alors, on se dit que c’est vraiment dommage pour les autres. Que le Top 50 existe, d’accord, mais qu’il ne soit pas un système unique qui détruit tous les autres ».
2 : Les fourmis et les éléphants
« De moins en moins de gens prennent de risques sur les nouveaux spectacles, et cela va de pair avec ce Top 50, les grandes surfaces, etc. C’est le marché qui est devenu comme cela. Il y a de moins en moins de promoteurs qui ont les reins suffisamment solides pour pouvoir miser à long terme sur un artiste en tournée. L’argent doit rentrer tout de suite. Beaucoup d’entre-nous ne faisons même plus de scène. Pourquoi? La langue anglaise ayant une très grande diffusion, les artistes anglais ou américains disposent de sommes cent fois plus élevées que la plupart des artistes français pour leurs disques, leurs spectacles et leurs vidéos. Ils offrent donc au public de plus en plus d’effets spéciaux, de brillance et d’éclat. Et nous, avec nos petits disques, on est des fourmis par rapport aux éléphants !
Divers promoteurs Français préfèrent faire venir des groupes comme Depeche Mode qui vont remplir Bercy plutôt que d’essayer de bâtir un artiste de chez nous en lui donnant son droit à l’échec, à l’erreur. Mais il faut rester tonique face à cela, et même s’il faut en prendre son parti, il faut continuer à dire que ce n’est pas comme cela qu’il faudrait que ça se passe ! ».
3 : Responsables
« Les artistes qui ont déjà eu du succès ont leur mot à dire dans une maison de disques, et si les choses ne se passent pas d’une manière qui les satisfait, ils sont tout-à-fait à même de les changer.
J’étais toute jeune, j’avais 16 ans quand j’ai commencé. Lorsque j’ai signé mon contrat, il y a des choses que je n’ai pas laissé passer. Cela m’a fait d’emblée une réputation terrible qui m’a fait beaucoup de peine car je n’y étais pas préparée. Je pense donc que les artistes sont également responsables. J’ai eu divers problèmes avec la firme Ariola. J’ai réussi à faire casser mon contrat que j’avais pourtant très bien défendu au départ.
Quand je suis partie et qu’ils ont vu que cela commençait à pas trop mal marcher pour moi ailleurs, ils ont sorti une compilation, sans me demander mon avis, ni pour la pochette, ni pour les choix et la suite des titres. Ils l’ont fait un peu n’importe comment, comme à peu près tout ce que font les multinationales.
Et j’ai laissé faire, j’ai laissé sortir un disque qui ne me correspondait pas totalement parce que je savais que cela allait me servir plus tard pour récupérer le contrôle des titres qui sont chez eux en édition, et qu’ils peuvent encore garder pendant dix ans, ce que je ne veux pas.
Quand je fais mes chansons ou une pochette, c’est cette information-là que je veux passer, et pas une information détournée par des gens pour qui ce n’est de toute façon pas l’essentiel, puisqu’ils ont 100 autres disques pour se rattraper si le mien ne marche pas. Je trouve donc que l’artiste doit pouvoir contrôler tout cela et faire très attention lors de la rédaction et la signature de ses contrats ».
4 : Publicité
« De plus en plus d’artistes travaillent avec des créatifs de maisons de publicité, à tort je trouve. Parce que la publicité n’est pas créative. Elle ne fait que reprendre des éléments que le public connaît déjà pour pouvoir les embobiner plus facilement. C’est un média qui peut être très créatif dans la forme, mais pas dans le fond. Qu’un artiste parvienne à concevoir un disque en dehors de toute contingence extérieure et de marketing, c’est important pour sa dignité personnelle ».
5 : Une ou deux “bien bonnes”
« Lorsque je vais chanter chez Drucker, je ne donne pas une information musicale correcte et totale. C’est impossible. Vous êtes confronté à des tas de choses dont vous n’êtes pas maitre, vous ne pouvez pas répéter le nombre de fois que vous voulez, avoir votre preneur de son, votre éclairagiste… Ce qu’il faudrait peut-être faire, c’est informer les gens de ce qui se passe dans ces émissions pour qu’ils puissent décrypter.
Si je devais utiliser mes prestations pour essayer de changer ce qui ne me correspond pas, je ne chanterais plus jamais ! Je passerais 100% de mon temps à lutter contre des gens, et je perdrais tout mon crédit. Alors, à un moment donné, on fait un choix, et on se dit qu’il faut continuer à chanter pour avoir des micros qui se tendent vers vous, et ça vous permet d’en placer quand même deux ou trois bien bonnes… et qu’il faut prendre cette chance là ! ».
Propos recueillis (et actualisés) par Bernard Hennebert
Photo du dessus Marc Wathieu (2009)
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