
06 mars 2025
PUB OBLIGATOIRE AU CINÉMA ? par Bernard Hennebert
Pour écouter l’article de Bernard lu par Jean-Marie Chazeau, cliquez sur le lien ci-dessous :
Selon les régions ou les continents, le public et les tribunaux ne réagissent pas nécessairement de la même façon face à certaines pratiques culturelles. Il est donc utile de parfois montrer comment cela se passe ailleurs. Et cela peut susciter des réactions. Ainsi, pas mal de spectateurs européens pourraient s’enthousiasmer de la façon dont la plus importante chaîne de salles de cinéma d’Inde vient de se faire condamner avec amendes à la clé pour avoir diffusé beaucoup trop de publicités commerciales avant le démarrage du film à l’affiche.
Certains spectateurs aiment la publicité, d’autre pas. Certaines salles en ont besoin économiquement, d’autres pas (salles d’art et essai, cinémathèques, ciné-clubs, etc.).
C’est en tous les cas un sujet qui touche le public culturel. Une solution qui pourrait mettre beaucoup de monde d’accord ? Que les futurs spectateurs soient informés avant qu’ils n’achètent leurs tickets du fait que la séance programme une présentation de la publicité, et surtout combien de temps sera consacré à cette pratique commerciale.
Beaucoup de bruit (pas) pour rien
La publicité diffusée sur l’écran fait désormais partie d’une séance de cinéma traditionnelle mais cela n’a pas toujours été le cas. Elle a d’ailleurs progressivement pris la place de la première partie du spectacle qui proposait autrefois un court métrage ou/et les actualités de la semaine (avant que les journaux télévisés ne prennent le relais de ces dernières). Le comédien Christian Barbier le rappelait lors de son interview à la RTBF, au JT de 19H30 du 19 novembre 1999: « Autrefois, en première partie d’une séance, il y avait un court-métrage suivi d’un entracte avec un bon chocolat glacé ».
Les courriers de lecteurs de la presse écrite abordent régulièrement cette thématique, et de multiples façons.
En voici deux exemples magistraux.
Extrait du Moustique daté du 11 décembre 2002: « Je profite pour aborder le sujet de ces pubs pour l’alcool qui passent l’après-midi au cinéma avant les séances enfants admis. Quand je pense à tout ce tintamarre que l’on fait autour des annonces pour le tabac, à Francorchamps (circuit pour courses de voitures) – alors qu’elles s’adressent à un public très ciblé -, il me semble que le même bruit pourrait être fait autour du passage de ces pubs pour l’alcool au cinéma – public également ciblé : mineurs, naïfs, n’ayant pas encore, pour la plupart, fait la part de la réalité et de l’imaginaire dans le monde qui les entoure… Comment reçoivent-ils les messages qui montrent de beaux, jeunes et souriants adultes à qui tout semble avoir réussi après avoir bu un verre de Martini, de Baileys ou de Smirnoff ? ».
Lu dans le Télérama du 10 mai 2000 : « Le niveau de décibels atteint dans la plupart des salles de cinéma est devenu insupportable. Peut-on mettre fin à cette sottise? Il est vain de protester auprès des agents chargés des salles : ils prétendent que le son va baisser après la publicité, ce qui est à peine perceptible. Et d’ailleurs, pourquoi les publicitaires prennent-ils ainsi l’habitude de nous assourdir ? ».
Avant la diffusion des films en numérique, cette force sonore de la publicité « cinéma » qu’on subissait dans les salles commerciales s’expliquait principalement par le fait que le projectionniste n’était plus présent dans la cabine pour s’occuper d film durant toute sa projection. Il décidait donc une fois pour toute de l’amplitude du son pour toute la séance.
Les publicités et le film sont inégaux : les premières apparaissent plus intenses car leur son est mieux travaillé pour atteindre cet effet, à l’inverse des longs-métrages qui jouent davantage sur une tessiture plus nuancée. Tel était le constat de Daniel Léon, professeur de prise de son à l’INSAS.
De plus en plus de pub ?
Dans la salle de cinéma, à l’inverse de ce qui se passe pour les chaînes de télévision, la durée de la publicité n’est pas légalement limitée dans le temps. De plus, aucun règlement ne l’empêche d’être invasive : certains se souviendront peut-être que, pendant la diffusion d’un spot Perrier sur l’écran, des mannequins Perrier, hommes et femmes, envahissaient certaines salles et se mettaient à danser.
Il convient de constater que tous les usagers ne sont pas opposés à certaines publicités.
Bon nombre même peuvent les adorer, comme le fameux spot Évian du ballet des « bébés nageurs » en 1998. Jean-Pierre Chambon, directeur général de Médiavision, explique au Monde du 17 décembre 1999 : « Au cinéma, on reçoit la publicité collectivement, le public réagit, siffle, rit. Il a payé son billet pour voir un spectacle, et la pub en fait partie ».
Pourtant deux règles coexistent : le son des publicités ne peut pas dépasser en intensité celui du film et, pendant leur diffusion, la lumière doit être maintenue dans la salle. Sont-elles appliquées ? Le public a-t-il été suffisamment informé de ces obligations, et au fil des années?
Il est logique que les salles n’oublient pas d’annoncer dans leur programme cet « ingrédient ». En effet, une partie de public, notamment celui qui fréquente les salles d’art et essai ou les cinémathèques, s’intéresse au fait de savoir s’il y a ou non de la publicité, tout comme la possibilité d’une dégustation parfois bruyante de popcorn ou l’usage du téléphone. Mais faut-il également en indiquer le « poids », la « durée » de cette programmation publicitaire? C’est un vrai sujet. À Bruxelles, certaines salles, en 2004, pour leur dernières séances, consacraient une vingtaine de minutes aux spots publicitaires mais ne diffusaient plus les bandes annonce des prochains films. Une partie au moins du public pourrait être intéressée à le savoir.
En Allemagne, le public s’est plaint de ce que des salles profitaient de la période de Noël pour imposer à leur public jusqu’à quarante minutes de publicités et de bandes « annonce » ! Les réseaux de distribution de films Cinemaxx AG et UCI ont alors annoncé dans un communiqué, début 2003, qu’ils ne consacreraient pas plus de trente minutes à la diffusion de ces publicités et annonces, même lorsqu’ils programmeraient des films à grand succès.
Faut-il prévenir auparavant le spectateur ? J’ai connaissance d’un exemple concret. À Bruxelles, le cinéma des Galeries mentionne dans son affichage sur sa façade « 15 minutes de publicité avant chaque film ».
Michaël Degré y consacrera un article sur quatre colonnes dans L’Avenir du 17 juillet 2014. Édouard Meier, le directeur du cinéma, lui confirme que c’est fort apprécié du public car ainsi « On est transparent ». Il ajoute: « Certains ont même développé leurs petites stratégies pour éviter la pub ».
En Inde, une lourde condamnation
Fin février 2025, le Guardian (26/02/2025) et BFM TVI (27/02/2025) relaient la décision d’un tribunal indien à l’égard d’une salle de cinéma, suite à une plainte d’un spectateur âgé d’une trentaine d’années dénonçant des publicités qu’il considérait comme « interminables » diffusées avant la projection du film.
Ce qui sera considéré comme une infraction se déroule en décembre 2024. À Bangalore, Abhishek MR assiste à une projection du film de guerre « Sam Bahadur » dans une salle de la chaîne de multiplexes la plus importante de l’Inde, PVR Inox.
Alors que la projection est prévue à 16h05, le spectateur mécontent déclare avoir dû regarder avant le film environ 25 minutes de bandes-annonces et de publicités pour des produits ménagers, des téléphones portables et des voitures. Il avait prévu de retourner travailler juste après la séance et estime donc que cette plage publicitaire constitue une « coûteuse perturbation » à sa vie.
Le texte de la plainte indique que Abhishek MR « n’a pas pu se rendre à ses autres rendez-vous prévus dans la journée et a dû faire face à des pertes qui ne peuvent pas être compensées en termes d’argent ».
De plus, ce spectateur mécontent accuse la chaîne de donner la priorité aux revenus publicitaires et de délaisser les spectateurs en les contraignant à regarder des publicités.
Le tribunal lui donne raison notamment en affirmant que « Dans la nouvelle ère, le temps est considéré comme de l’argent, le temps de chacun est très précieux ».
PVR Inox est condamnée à verser deux sommes complémentaires: 50.000 roupies (546 euros) pour avoir fait perdre son temps au plaignant et 5.000 roupies (54 euros) pour atteinte à sa santé mentale. La chaîne doit aussi régler les frais juridiques de Abhishek MR.
La cour a expliqué ainsi sa décision: « Le temps, c’est de l’argent. Le temps de chacun est précieux. (…) Consacrer 25-30 minutes à regarder des pubs sans intérêt, c’est très long. Des gens avec des emplois du temps chargés n’ont pas à perdre du temps ». Quant à la chaîne PVR Inox, elle s’était défendue en affirmant qu’elle avait l’obligation de diffuser des messages d’intérêt public.
Bernard Hennebert
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