
27 mars 2025
LE MR RETOURNE SA VESTE SUR NOTRE DOS par René Georges (metteur-en-scène)
En ces temps troublés, marqués par des crises planétaires dont nous sommes, j’ose le croire, toustes conscient·es, un nuage noir de plus vient assombrir un paysage déjà bien morose : la remise en question du statut d’artiste, aujourd’hui appelé « statut des travailleuses·euses des arts », ici, en Belgique.
Et cela sous l’impulsion insistante, de plus en plus vindicative, du MR, un parti qui — ironie du sort — qualifiait lui-même cette réforme, entrée en vigueur il ya trois ans, de « plus grande avancée en matière artistique des 20 dernières années ». Alors, comment comprendre un tel revirement ? Que cache ce retour de veste ?
Aujourd’hui, selon les périodes, entre 7 000 et 8 500 personnes bénéficient de ce statut.
Il est essentiel de rappeler ce qu’il représente :
O Une reconnaissance de l’invisibilité structurelle de nos métiers, de leurs spécificités, de leur précarité.
Pensé pour répondre aux réalités du terrain — à l’intermittence des contrats à durée déterminée, saisonniers ou à cachets journaliers — ce statut permet encore à des artistes et technicien·nes de faire émerger des projets, de lancer des initiatives et de nourrir une créativité qui irrigue une économie vivante, souvent circulaire, bien que peu visible dans les cadres économiques traditionnels.
O Supprimer ce statut, ce serait déclencher un effondrement systémique : des milliers de projets, des centaines d’entreprises, de centres culturels, de festivals, de théâtres, d’ASBL, et tout un écosystème de métiers s’en trouveraient directement fragilisés, voire menacés. Les conséquences seraient immenses. Un véritable effondrement culturel, tel un tsunami. N’ayons pas peur des mots. Je parle ici en connaissance de cause. Depuis plus d’un an, je ne bénéficie plus de cette protection, car j’ai structuré des activités et créé de l’emploi.
Mais je reste entièrement solidaire, et convaincu de la pertinence et de l’utilité publique de ce statut. Voilà pourquoi j’écris. Parce que je suis indigné et en colère. Sans ce soutien — qui m’a permis, pendant des années, d’alterner entre emploi et périodes de chômage — je n’aurais jamais pu, en 33 ans de carrière, générer des milliers de jours de contrats artistiques et techniques pour une multitude d’artistes et de technicien·nes. J’ai pu entreprendre, créer, embaucher, inventer… parce que j’étais, d’une certaine manière, protégé d’une précarité profonde. Parce que ce statut reconnaissait enfin un métier trop souvent ignoré, mal connu ou méprisé. Il a aussi permis à tant d’artistes et de technicien·ne·s entrepreneur·euse·s de développer, dans un cadre sécurisé, des démarches artistiques innovantes, altruistes, sociales et solidaires, qui enrichissent notre société. Elles créent de l’emploi, du lien, du sens, de la richesse humaine et économique.
Nous sommes entre 7 000 et 8 500 à le faire, chacun et chacun à notre échelle, mais toutes et tous à nous battre jour et nuit pour y parvenir. Plus inquiétant encore, Georges-Louis Bouchez et le MR veulent désormais affaiblir, voire supprimer, un autre pilier fondamental : la Commission du Travailleur·euse des Arts, impliquément liée au nouveau statut.
O Démanteler cette Commission serait un désastre de plus. Fruit de plus de trois ans de concertation, elle répond plus justement aux réalités du terrain. Elle coordonne, de manière objective, professionnelle et éthique, les conditions d’accès et de maintien du statut, reconnaît le travail invisible, et introduit une souplesse adaptée à la diversité des parcours. L’écarter d’un revers de main serait injuste, irresponsable et, une fois de plus, contre-productif.
Cela reviendrait à affaiblir durablement le maillage culturel, à fragiliser les structures et opérateurs·rices qui le portent, et à priver les générations futures d’un accès équitable à la création… et à la sécurité sociale.
O La position actuelle du MR, de son président Georges-Louis Bouchez et du ministre de l’Économie David Clarinval vis-à-vis du statut des travailleuses·euses des arts est hypocrite, non éthique, et profondément scandaleuse.
C’est franchiser une ligne rouge à l’échelle du droit à la culture. Mais au nom de quelle fin ? Et à quel prix ? Celui qui a faim ? C’est renier un accord signé. Une trahison. Et cela soulève une question : pourquoi un tel revirement ?
Serait-ce qu’un président de parti nourrit un mépris profond envers les artistes, technicien·nes, producteurs·rices, diffuseur·euses… et toutes·te·s celles et ceux qui travaillent hors des cercles du pouvoir ?
Des femmes et des hommes qui choisissent pourtant d’être au cœur même de cette société, qui s’interrogent et ne comprennent plus ce qui est en train de se jouer. Celles et ceux qui, pourtant, font rayonner notre pays parmi les plus créatifs et innovants du monde, un pays souvent envié pour sa force de création.
O La culture est un garde-fou , un espace de réflexion, de diversité et de lien social. Supprimer le statut des travailleuses·euses des arts, c’est ouvrir la porte à un vide culturel structurel sidéral, où seule une culture mainstream, louable et formatée aurait droit de cité — une culture réduite et qui parle à une infime partie de l’humanité, ignorant la complexité, la diversité, les véritables enjeux de notre époque, bref : la réalité même de nos sociétés.
Je salue ici la position claire et ferme de la ministre-présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles Elisabeth Degryse (Les Engagés), en charge de la Culture, qui a déclaré (source : Belga / Thomas Gadisseux) :
« C’est une ligne rouge qui vient d’être franchie. Vous pouvez compter sur moi pour rester extrêmement ferme sur ce point » . J’ose espérer que ses paroles seront suivies d’actes. Je suis également convaincu qu’il faut refuser la limitation des allocations de chômage à deux ans, pour toutes les catégories concernées. Et non, il ne s’agit pas ici de revendiquer une exception pour les travailleuses·euses des arts.
O Nous sommes solidaires de toutes celles et de ceux qui dépendent de ces allocations . Nous connaissons ce terrain, ses fragilités, ses injustices, ses souffrances. Le nôtre parfois. Le leur très souvent. Même si nous sommes parfois sous les projecteurs, nous vivons aussi l’ombre. Pas celle du pouvoir, celle de la vraie vie. Et c’est même notre rôle de mettre en lumière, de questionner cette vie, ce pouvoir, qui nous malmène. Être artiste ou technicien·ne, c’est choisir de vivre entre ces deux extrêmes, dans un fragile déséquilibre : naviguer entre précarité et pouvoir de résilience. Le pire et le meilleur du monde cohabitent en nous, s’imprime dans nos têtes, s’exprime dans nos gestes, et nourrissent l’histoire, la culture. C’est bâtir des histoires pour continuer à se relever, espérer, créer des ponts entre les gens — pour rester lucides, sensibles, et attentives aux dangers qui menacent toute société. C’est vivre pleinement et faire vivre les autres.
Et faut-il le rappeler ? Combien de femmes et d’hommes politiques ont été guidés, inspirés, transformés par la culture, l’art et les artistes ? Je pourrais citer Nelson Mandela, qui disait : « L’art et la culture sont des armes puissantes contre l’oppression. » Ou encore Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et actuelle Haut-Commissaire aux droits de l’homme : « L’art donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Il peut dénoncer, éveiller, guérir. »
O Je ne demande pas ici un privilège . Mais je rappelle que l’accord de majorité ne prévoyait en aucun cas le démantèlement du statut d’artiste. Vouloir supprimer le statut des travailleuses des arts n’est rien d’autre qu’une manœuvre électorale, inspirée de logiques néolibérales poussées à l’extrême, et pour certaines, de plus en plus imprégnée d’un populisme venu d’outre-Atlantique. Et c’est profondément dangereux pour la démocratie.
Alors, les Engagées cèderont-ils au chantage du MR et valideront-ils, au fédéral, la proposition de David Clarinval ? Et si oui… que fera la ministre de la Culture ? Je doute que toustes les membres des Engagés attentionnent ce virage vers la droite de la droite, impulsé par le MR. Et j’ose espérer même que certains·es membres du MR refuseront de se ranger derrière la proposition de David Clarinval — portée comme un Saint Graal par leur président, qui semble de plus en plus déconnecté de la réalité, glissant vers quoi ? Le mépris ? La polarisation extrême ? Mais nous savons combien l’attrait du pouvoir a le don d’étouffer les convictions. Si tel est le cas, alors un vide culturel morose attend à coup toutes et tous les Belges sûr.
René Georges (sur Facebook et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur)

“Le Soir” en ligne du 28 mars, titre d’un article d’Alain Lallemand
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