DONALD TRUMP et l’HISTOIRE par Jean-Paul Mahoux (sur Facebook)

Ou la folie n’est peut-être pas là où on la voit.
Contrairement à une impression facile qui fait de Trump un inculte total, il faut admettre qu’il a un rapport à l’Histoire. Enfin, à l’histoire des USA. Trump est d’une vulgarité sans limites et comme tous les gens néfastes, il n’a pas de morale. Mais ce pur produit du capitalisme spéculatif, a un modèle historique : les USA des années 1864-1934, les sept décennies qui ont vu l’émergence des grandes banques US, des Trusts industriels et de la Mafia.
Trump n’a retenu qu’une chose de son cours d’histoire au collège : la période qui va de la Guerre de Sécession au New Deal, a été l’âge d’or des capitalistes américains. Or, pendant ces 70 années, les États-Unis ont pratiqué un gigantesque PROTECTIONNISME douanier.
Les USA modernes sont même nés d’une guerre civile entre libre-échangistes (Sudistes esclavagistes et exportateurs de coton) et protectionnistes (Nordistes, industriels à la conquête du marché intérieur) (1). Les Nordistes ont gagné et leur protectionnisme a porté le capitalisme américain au sommet, à l’abri de la concurrence étrangère. Et il a fait du dollar $ la monnaie de référence la plus puissante du monde. Et il a transformé le continent latino-américain en chasse gardée des USA.

Pendant trois-quart de siècle, les tarifs douaniers US ont caracolé à des niveaux très élevés, sauf sous la présidence Wilson (1913-1921). Même lors de la crise de 29 (née de la bulle spéculative mondiale), les droits de douane US étaient de 20 %. Le taux moyen des taxes douanières entre 1865 et 1934, a été de 45 % et a culminé à 59% en 1932, au cœur de la Grande Dépression. Durant cette période, le Congrès des USA (Républicain ou Démocrate), a ordonné un protectionnisme dur. Ce fût l’argument électoral historique majeur du Parti républicain pour arriver au pouvoir. Trump le sait. Les électeurs américains (ces barbares qu’il faut arrêter de prendre pour des imbéciles), comprennent parfaitement la donne : le protectionnisme, c’est l’indépendance du pays, le développement de ses branches productives, le racisme suprématiste, le mépris du monde et des migrants, l’hyper nationalisme agressif et assumé. En régime protectionniste, agriculteurs, ouvriers et patrons américains nourrissent l’illusion d’une convergence d’intérêts contre la concurrence étrangère. Trump, tout clown illusionniste qu’il soit, le sait parfaitement : America First signifie Protectionist America.

Mais il sait aussi que le protectionnisme américain, c’est la concentration de tout le pouvoir et de toute la richesse dans les mains des oligarchies bancaires. Le protectionnisme a fait naître les monopoles industriels et bancaires US, bien protégés de l’extérieur. Ce sont ces monopoles qui dirigent réellement les USA depuis presque deux siècles, au prix d’une inflation galopante payée par les pauvres et la petite classe moyenne. Mais ça, contre toute attente, l’électorat populaire américain, ce grand aliéné, l’accepte totalement : on appelle ce cauchemar le « rêve américain » … Et Trump fait le pari que l’illusion va encore fonctionner.

Et nous, les Européens, là-dedans ? Des décennies de pensée unique débilitante, des années de propagande libre-échangiste et de mondialisation décérébrée, un demi-siècle de consumérisme délirant, ont effacé notre rapport à l’histoire. Un comble pour un continent qui se croit si cultivé. Nous avons oublié que c’est Ricardo et sa loi protectionniste de l’avantage comparatif qui a façonné l’histoire économique des USA et donc du monde (2).
Et nous avons oublié la grande leçon du 20e siècle : c’est le protectionnisme qui a fait émerger les USA comme première puissance mondiale pendant que l’Europe libre-échangiste se suicidait dans la Première guerre mondiale.
Et c’est le fantasme populaire du protectionnisme qui a poussé Trump au pouvoir et l’extrême droite européenne aux portes du pouvoir.

Lucas Racasse

C’est le fantasme du marché libre-échangiste régulateur qui nous a tué, nous tue et nous tuera.
En somme, rien ne vaut l’expérience historique même si nous filons à une vitesse folle vers l’inconnu.
Car le monde a incroyablement changé et l’intuition historique de Trump va peut-être précipiter le déclin américain et non le retour de l’âge d’or.
Car l’immense dette des USA appartient aux BRICS surtout à la Chine.
Car l’Occident a perdu une part énorme de ses capacités productives intérieures au profit des Suds émergeants.
Car la pyramide des âges s’est inversée, transformant l’Europe, les USA, la Russie et le Japon en gigantesques EHPADs (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) pendant que l’Afrique est devenue l’immense pouponnière du monde.
Car nous sommes au bord du collapse climatique pendant que cinq planètes terres virtuelles nées de la spéculation boursière tournent autour du soleil nous menaçant d’un 1929 puissance 1000.
Car la guerre s’immisce partout comme un moyen comme un autre de poursuivre la politique.
Car les consommateurs des pays riches et leurs dealers capitalistes font la loi et refusent toute mesure.
Car les bourgeoisies possédantes ont atteint un égoïsme inouï puisqu’elles sacrifient l’avenir de leurs enfants pour conserver leur mode de posséder et de vivre qui tue la planète.

Pourtant, paradoxalement, cette crapule de Trump ouvre une brèche pleine d’intérêt. Certes, pas sûr que les Fonds indiciels américains (Blackrock, Vanguard, Fidelity, State Street, JP Morgan, Goldman Sachs) le laissent faire car ils tirent des profits énormes de la spéculation boursière mondiale. A voir, elles pourront peut-être continuer leurs néfastes activités. Le fait est que Trump et les libéraux protectionnistes américains mettent en avant la production nationale, la concentration du capital local, l’inflation, la fin du dollar roi peut-être, le racisme économique, la haine des migrants et du monde, l’apologie de la force brute. Et force donc enfin l’Europe à réagir.
Que va-t-elle faire cette union de trente vieilles nations ? Demeurer une zone libre-échangiste absurde qui voue un culte à la consommation et s’appauvrit, s’endette et fait crever la planète ? Devenir comme les USA, un nouveau pôle de protectionnisme outrancier, hyper agressif à l’extérieur, hyper inégalitaire à l’intérieur, prêt à tout, même à la guerre et se réarmant et se réindustrialisant à toute vitesse, ouvrant la voie à une hyper concentration du capital ?
Ou bien enfin se réinventer ?

Choisir la protection économique ET la protection sociale, choisir la croissance décarbonée, écologique, alimentaire, culturelle, technologique ET mettre fin au consumérisme délirant et aux énergies fossiles, choisir l’égalité réelle et renoncer aux libertés létales, choisir les services publics ET éradiquer les bureaux de consultance, abandonner le libre échange des capitaux et des marchandises ET ouvrir les frontières aux migrants, choisir de nous allier enfin avec les BRICS (même l’Inde nationaliste même la Chine à parti unique) et surtout avec l’Afrique émergeante pour contrer l’axe populiste et oligarchique Moscou-Washington, choisir d’abolir la domination du capital, chasser les fonds indiciels US de nos économies, nationaliser les banques, imposer les riches et ce au profit d’une démocratie triomphante de l’intérêt général voir de l’intérêt planétaire ?
A voir. Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que le véritable clivage entre Trump et nous est quelque part par là et que la vraie folie consiste a refaire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.
La vraie folie n’est pas celle de Trump. C’est la nôtre si nous ne changeons pas. La seule sagesse est dans une révolution absolue de ce monde.

Jean-Paul Mahoux

PS : Je sais aussi que j’aime bien boire un Orval avec Caroline Sagesser et causer. Après, le cerveau d’historien travaille. Bonne journée les gens.

(1) Abraham Lincoln résumait son plaidoyer pour un tarif douanier élevé de cette manière : « Je ne sais pas grand-chose sur le tarif, mais je sais que si j’achète un manteau anglais, j’ai le manteau et l’Angleterre a l’argent. Quand j’achète un manteau américain, j’ai le manteau et l’Amérique a l’argent ».
(2) David Ricardo, The Principles of Political Economy and Taxation, Londres, Dent, 1817, chap. VII.

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