
07 mars 2025
« WOKE » : LE SOUCIS DES AUTRES par David Lallemand Pesleux
Puisque personne ne m’a demandé mon avis, je vous le donne. Cela fait des mois, des années maintenant, qu’une partie de l’échiquier politique plutôt situé à droite et très à droite – mais pas que malheureusement – a lancé une croisade contre le mal aimé « wokisme ». Il me semble utile de rappeler tout de suite la définition qu’en donne l’incroyable Jane Fonda, « Empathy is not weak or “woke.” And, by the way, “woke” just means you give a damn about other people.” (— Jane Fonda accepting her Screen Actors Guild Lifetime Achievement Award), « cela signifie simplement que vous vous souciez des autres ». Sans aller plus loin dans la signification du mot, on sait qu’il est plutôt connoté négativement depuis que les milieux les plus réactionnaires et (crypto) fascistes l’ont confisqué pour dénoncer la parole militante en faveur de plus de justice sociale et d’équité pour les minorités comme « intolérante » et portant atteinte à la liberté d’expression.
Une façon singulière mais assez subtile, il faut le reconnaître, de critiquer, voire contourner, les lois qui condamnent, notamment, les propos racistes ou homophobes par exemple. « On ne peut plus rien dire » le mantra de l’extrême-droite qui sert de cache-sexe à tous les excès de langage du sexisme primaire, à l’antisémitisme ou l’islamophobie les plus débridés, a engendré un blanc-seing monstrueux de la parole discriminatoire et xénophobe, surtout sur les réseaux sociaux qui, aujourd’hui, ne modèrent plus les propos de leurs utilisateurs au nom de la même sacro-sainte liberté d’expression.
C’est allé tellement vite que tout le monde a été dépassé. Je n’ai pas la prétention de faire une analyse quelconque, et moins encore scientifique, de mon sujet ici mais, depuis la première élection de Donald Trump et l’avènement du concept des « faits alternatifs » (alternative facts) nous sommes les témoins, le plus souvent sidérés quand on a encore un rien de considération pour les faits scientifiques et vérifiés, d’une invasion du mensonge dans le narratif politique et médiatique à un degré jamais connu. Certes le mensonge, l’hypocrisie et la dissimulation ont toujours servi la cause politique en alimentant son discours et son action mais jamais, il me semble, de manière aussi évidente et jamais en pleine lumière sans avoir des conséquences désastreuses pour celleux qui s’y risquaient.
On pense bien sûr aux démissions des hommes et des femmes politiques impliqués dans des affaires, quelles qu’elles soient ici ou là, jusqu’à un précédent Président des Etats-Unis. La tendance actuelle est plutôt d’être plébiscité pour les casseroles que l’on traîne que l’inverse.
Et ce qui rend tout ça possible, c’est le modus operandi de ce retournement de situation, de ce basculement de la norme. Car aujourd’hui, face à l’anathème « wokiste », il n’est aucune défense qui vaille. Le prononcer, c’est le valider. Sans argument, sans preuve, sans autre forme de procès, se voir qualifier « woke », c’est devoir accepter la sentence et purger sa peine. Quelle que soit la compétence, la qualité, l’intelligence du « juge », l’accusé est, de fait, coupable.
A tel point, qu’au nom de la « liberté d’expression » dont se réclament ces nouveaux croisés de la pensée juste, celleux qui travaillent à la recherche de la vérité, les faits vérifiables, basés sur des preuves scientifiques, après recoupement de leurs sources, qu’iels protègeront pour éviter qu’elles ne soient maltraitées, celleux-là en viennent à se censurer ou à être censurés sans véritable mouvement pour les défendre, elleux ou leur démarche démocratique et citoyenne liées à des pratiques où l’éthique et la déontologie occupent une place de choix.
Pour être caricatural, on peut aujourd’hui être à la tête d’un parti ou d’un gouvernement, d’une administration, mentir ouvertement et critiquer celleux qui vous confrontent à votre mensonge au point de les décourager de le faire voire de mettre leur carrière ou leur profession en danger. Les menaces contre les juges (les vrais), les journalistes, les avocats, les défenseurs des droits humains, les militants associatifs ne sont plus déguisées.
Et pourtant ce sont elleux qui doivent prouver leur bonne foi, démontrer leur honnêteté, s’échiner à prouver les faits en respectant des pratiques professionnelles ou des codes extrêmement pointus, quand, en face, se libèrent, déchainés, la haine, la bêtise, le mensonge et l’insulte sans limites de forme ou de fond.
Autant dire tout de suite que cette guerre est perdue. Oui, ce n’est pas un combat, c’est une guerre.
Contre les idées, contre la Justice, contre l’humanisme, contre la diversité, contre les femmes, contre les exilés, contre les homosexuels, contre les pauvres, …
Et les minorités, les démocrates, les citoyen.nes tolérant.es doivent accepter cette défaite pour gagner la prochaine bataille. Car, pour l’instant, le pouvoir n’est pas de leur côté. Bien qu’une parole juste puisse faire autorité, c’est la force plutôt que la sagesse qui l’emporte aujourd’hui, notamment grâce à l’effet toxique de la propagande qui ruisselle sur les réseaux sociaux dont sont propriétaires de riches oligarques désormais inféodés aux pouvoirs les plus réactionnaires. Il est désormais indéniable qu’il vaut mieux être un homme blanc hétérosexuel cisgenre riche de plus de cinquante ans, même incompétent, pour rafler tous les privilèges dans ce monde.
La démocratie permet qu’ils accèdent aux plus hautes fonctions de l’État. Et, tout de suite en place, ils contestent la légitimité du système pour l’amender à leur profit. Car il s’agit bien de profit.
Sauf sans doute pour un ancien président de l’Uruguay qui a gardé sa vieille Coccinelle et reversé son salaire pendant tout son mandat avant de retourner à son potager, adoré par les jeunes et les moins favorisés. On est évidemment dans le paradigme inverse de celui que nous connaissons aujourd’hui. Mais cet exemple nous rappelle qu’un autre monde est possible. Et qu’il est temps de sortir de notre état de sidération pour riposter avec les outils de la communication efficace qui construisent un monde avec plus de livres et non pas moins, plus de libertés et non pas de privilèges, plus d’égalité et non pas de passe-droits, plus d’adelphité et non pas de rejet de l’autre.
Et s’il faut commencer quelque part, c’est peut-être par le refus désormais de se voir condamné, voire lourdement, violemment sanctionné, pour simplement « se soucier de l’autre ».
Lisez Salomé Saqué, Résister, et Alex Mahoudeau, La panique woke (Anatomie d’une offensive réactionnaire). Et ne vous acharnez pas sur « X », ce territoire-là est perdu. Allons conquérir ceux où le débat est encore possible, la fraternité un objectif en soi.
David Lallemand Pesleux (sur Facebook et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur)
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