
28 mars 2025
31 MARS 10 h : TOUTES ET TOUS À LA MONNAIE ! par Claude Semal
Ce lundi 31 mars, la Belgique entière sera en grève pour protester contre la pluie de mesures antisociales programmées par le gouvernement fédéral « Arizona ».
Des attaques qui touchent particulièrement le régime des pensions (avec un durcissement des conditions d’accès et un recul de l’âge de la pension à 67 ans), des allocations de chômage (désormais limitées à deux ans maximum), et le sort réservé à tous les autres allocataires sociaux (CPAS, malades, etc…).
Bernadette vous parle régulièrement dans l’Asympto des embrouilles et menaces qui pèsent déjà sur les « usagers » des CPAS. Eh ! bien, ce sera encore pire ! Cette journée d’action concerne donc largement tous les salariés, toutes les allocataires, tous les citoyens. Mais j’aborderai plus particulièrement ici les enjeux du secteur culturel.
Les « travailleuses et travailleurs des arts », qui ont hérité il y a 14 mois d’un « nouveau statut », né d’un compromis fédéral après plusieurs années de négociations, se demandent vraiment aujourd’hui à quelle sauce ils et elles vont être mangé·es.
Que deviendront en effet, après ces « deux ans de chômage maximum », les intermittents du spectacle, dont la nature même des métiers et des productions engendre des revenus précaires, des employeurs multiples, et des contrats de courte durée, entrelardés avec autant de périodes de chômage ?
Leur « droit » aux allocations de chômage sera-t-il prolongé, comme c’est conditionnellement le cas aujourd’hui, après contrôle de leur activité par la Commission du Travail des Arts, … ou sera-t-il lui aussi limité à deux ans ?
Et comment ces artistes et techniciens des arts pourront-ils encore ouvrir leur droit à la pension, si leurs périodes de chômage ne sont plus prises en compte dans le décompte des annuités nécessaires à leur octroi – ce qui est malheureusement prévu ?
Ce sont autant de questions absolument vitales pour les huit mille personnes intermittentes dans le secteur de la culture en Belgique – qui compte aussi plus de 200.000 emplois « fixes » (1) (2), soit plus de 4% de l’emploi total, et dont les multiples activités génèrent près de 5% du PIB. Or pas une pièce de théâtre ne pourrait être montée, pas une série télé ou un film être tourné, ni un livre lu ou une expo visitée, si les intermittentes de la culture n’étaient pas là pour faire le taf sur les plateaux et dans les coulisses, chaque fois qu’on a besoin d’eux. Aussi, au lieu de parler de nous comme d’une bande de glandus « profitant » de je ne sais qui et je ne sais quoi, vous feriez mieux de nous percevoir comme la « brigade d’intervention volante » du secteur culturel, hyper qualifiée et hyper disponible, et qui, malgré nos salaires de misère et nos horaires de oufs, « justifie » en fait le boulot des 200.000 autres – qui seraient sinon condamnés à ne plus débiter que du feuilleton nord-américain au mètre.
Sans même parler de la miraculeuse fabrication du lien social , et de tout ce que la culture apporte comme soin à nos âmes, plaisir à nos corps, allégresse à nos cœurs, béatitude à nos oreilles, sueur à nos aisselles, émerveillement à nos regards, sens à nos mémoires, émoustillement à nos esprits et frémissement à nos glandes – la culture a toujours été une affaire qui marchait, et qui rapportait plus de thunes qu’elle n’en a jamais coûté.
Ce n’est pas rien, 48 milliards d’euros de chiffre d’affaires du secteur culturel en Belgique, rapportés aux malheureux 50 millions du supposé « déficit » de la caisse de chômage des intermittents. Soit 0,1%. Un bon comptable devrait pouvoir équilibrer ça, non ?
Vous devriez donc bénir cet écosystème culturel, dont nous sommes les héros anonymes, et qui nous apporte collectivement tant de joies, tant de réconfort et tant de pognon – alors que vous semblez mettre toute votre énergie à seulement vouloir le détruire. Pourquoi ? J’y ai beaucoup réfléchi. Je n’ai malheureusement pas trouvé d’autre réponse que celle-ci : votre très profonde et très dogmatique stupidité.
Le préaccord gouvernemental de l’Arizona prévoyait, en principe, de « ne pas toucher au statut du travail des arts ». Mais le même préaccord affirmait, dix pages plus loin, vouloir « limiter la durée es allocations de chômage à deux ans ». Comment interpréter ces deux affirmations apparemment contradictoires ?
Deux dirigeants du Mouvement Réformateur (MR, droite en principe « libérale », mais de plus en plus ouvertement « trumpiste ») viennent d’en donner une lecture pour le moins restrictive.
Georges-Louis Bouchez, le président du MR, qui déclarait il y a peu « vouloir supprimer le ministère de la Culture », et critiquait frontalement ce qu’il appelle la « culture subsidiée », a été très explicite devant le Parlement : « … il faut déconnecter les artistes du chômage par plus d’autonomie, sans subvention, et vers un statut d’indépendant ».
Selon le quotidien belge l’Écho, le vice-premier fédéral David Clarinval (MR) est sur la même longueur d’onde, et veut lui aussi supprimer ce fameux « nouveau statut » mort-né.
Une position d’autant plus absurde que juste avant les dernières élections, le MR présentait la création de ce « statut », dont il réclamait la copaternité, comme « la plus grande avancée en matière artistique de ces 20 dernières années » (sic) !
Amis circassiens, vos talents d’équilibristes vont donc nous être bien utiles.
Car le secteur culturel devra, à la fois, défendre les spécificités de nos métiers et de nos modes de production, et en même temps, affirmer notre solidarité active et notre identité de destin avec l’ensemble des autres travailleurs et allocataires sociaux du pays.
Il faudra expliquer, encore et toujours, pourquoi dans nos professions intermittentes, comme chez les dockers et chez les marins-pêcheurs, les contrats « courts », les employeurs multiples et la sous financiarisation du secteur, engendrent un chômage structurel – ce qui justifie les dérogations des travailleuses des arts par rapport au régime général de la sécurité sociale.
La Ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles , Élisabeth Degryse (« Les Engagées »), a immédiatement exprimé son net désaccord avec Bouchez et Clarinval.
Je suis tout prêt à la croire de bonne fois, et je me réjouirais si Les Engagés, dans leur ensemble, refusaient une telle dérive « trumpiste ». Mais je doute que les Engagés et le MR remettent en cause leur accord gouvernemental pour huit mille intermittents du spectacle.
C’est donc d’abord sur notre mobilisation et sur nos propres forces qu’il faudra compter – d’autant que, en cinquante ans de gymkhana culturel, jamais nos professions ne m’ont semblé aussi directement menacées par un pouvoir politique. Ce lundi 31 mars, le secteur culturel se donne donc rendez-vous à 10 heures Place de la Monnaie. Soyons-y en force et en nombre !
Claude Semal , le 28 mars 2025.
NB : J’ai repris ci-dessous quelques avis de collègues et/ou de « politiques » sur le sujet.
(1) https://www.touteleurope.eu/economie-et-social/carte-l-emploi-dans-le-secteur-de-la-culture-en-europe/
(2) https://www.wbi.be/fr/actualites/industries-culturelles-creatives-icc-wallonie-bruxelles#:~:text=4%2C8%25%20du%20chiffre%20d,d’euros%20de%20valeur%20ajout%C3%A9e
LE STATUT D’ARTISTE EST VITAL par Frédéric Dussenne
Les métiers artistiques sont structurellement intermittents . C’est toute une vie qu’il faut porter cette instabilité éprouvante. Je me souviens, la gorge serrée, des difficultés de mon ami Philippe Jeusette, qui était un des acteurs les plus en vue de sa génération, pendant le confinement. Il dépendait entièrement de son travail d’intermittent et les théâtres étaient fermés. Il a surnagé grâce à ce qu’on ne pouvait pas encore appeler un statut. Il est mort d’épuisement peu de temps après. Ce sont des métiers épuisants qui réclament un acharnement que ne peuvent imaginer nos politiciens en chambre. Le statut d’artiste est vital.
ÇA PUE ! par Pietro Vaiana
GL Bouchez à la Chambre : “‘ il faut déconnecter les artistes du chômage par plus d’autonomie, sans subventions, et vers un statut d’indépendant “. Aurore Tourneur (Les Engagés) se dira « rassurée » et intéressée par ce statut hors-chômage. Le scénario est clair et le narratif bien préparé depuis belle lurette par le Président du MR, qui a affirmé qu’il n’y a pas besoin d’un ministère de la Culture. Les Engagés, rassurés (ils ont eu peur de quoi ?), découvrent intéressante l’idée d’un artiste avec un statut d’indépendant. Confier le Ministère de la Culture aux Engagés, c’est comme emmener sa voiture chez un démolisseur en lui demandant de faire l’entretien. Clarinval se comporte lui en bon petit soldat de son président de parti, et s’en prend à la presse. C’est vrai qu’en plus, tout le monde devrait se taire. On vire à droite ? Non, c’est pire, ça peut.
OUVRIR LA FENÊTRE D’OVERTON par Guillaume Istace
Le MR, qui pratique la « méthode Trump » avec de moins en moins de subtilités, annonce la fin possible du statut en sachant très bien que ça ne passera pas, mais il aura ouvert la fenêtre d’une possible disparition du statut de travailleur.euse des arts dans les esprits. Dès lors, toutes mesures futures qui seraient moins pires seront accueillies avec soulagement. Reste à savoir ce que sera ce “moins pire”…
DES JOURS ENTIERS DE NÉGOCIATION par Pierre Dherte
Mais comment, Monsieur Clarinval (vous et votre parti) peut-vous remettre en question ce sur quoi vous avez vous-mêmes négocié … et VOTÉ (avec l’aval du Président évidemment) ?? Le PS lâche ça, le MR prend ça, et vice et versa, etc. ! Vous souvenez-vous seulement de ces négociations politiques sur la réforme du statut dit de l’artiste ? Une loi entrée en vigueur (et donc votée !) il ya à peine un peu plus d’un an et même pas encore réalisé. Faut-il encore et encore vous rappeler (au MR) ce qu’est un RÉGIME ou une loi SPÉCIFIQUE ? C’est justement une loi qui s’adresse à des situations particulières, donc spécifiques.
Comme l’intermittence liée à nos métiers par exemple. Nous avons passé des heures et des heures pour mettre cela en lumière au cours d’auditions interminables à la Chambre en mai 2020, vous faire comprendre les réalités multiples de nos spécificités qui caractérisent chacun de nos métiers dans le secteur des arts et de la création. L’INTERMITTENCE. Sans dire qu’en Belgique, Il y en a bien d’autres, des régimes spécifiques, issus de luttes sociales et compromis législatifs, comme notamment le statut des dockers, les pêcheurs en mer, etc. Car oui, on ne pêche pas les crevettes à Ostende quand il y a tempête et un film d’une heure et demi peut demander jusqu’à des années de préparation et de “travail”. Nos réalités sont donc plurielles et clairement « spécifiques ». C’est juste de cela dont il s’agit : accepter la spécificité de nos métiers ! Et donc accepter ces “différences” là. Rien de plus. Rien de moins… qu’une spécificité ! Cet aperçu de départ était pourtant clairement accepté par le MR (et tous les partis autour de la table) dès le début des “travaux” sur la réforme. C’était d’ailleurs la première des questions des débats ! Je crois savoir que vous aussi, vous en étiez tellement “convaincu”, voire ému, apparemment à l’époque. J’ai gardé pas mal des comptes-rendus des débats et certains liens des conférences Zoom, s’il fallait les remémorer à certains. L’oublier (ou pire le nier) aujourd’hui, c’est juste SCANDALEUX et INDIGNE ! TRISTE aussi.
REFORME DU CHÔMAGE ET STATUT D’ARTISTE par François De Smet (Défi)
Monsieur le ministre, l’accord de gouvernement est très clair : « La réforme du précédent gouvernement concernant les exceptions pour les artistes est conservée. » Donc de deux choses l’une : soit votre parti le MR ne respecte pas sa parole, soit nous sommes en train de vivre une séquence de communication politique orchestrée par le MR et les Engagés pour une répartition des rôles entre pompiers et pyromanes… et ce sur le dos des artistes, que vous plongez depuis quelques jours dans l’angoisse.
D’un côté le MR qui envoie des signaux de mise au pas de la culture : il faut supprimer le ministère de la culture, il faut réduire à néant la dotation de la RTBF, etc, etc.
Des rafales de propositions outrancières, faites pour choquer et bénir, qui ne se réaliseront évidemment jamais mais qui permettent d’occuper le terrain avec une polémique par jour. Parce que quand on lâche une bombe de ce genre chaque jour, personne n’interroge ce que vous faites vraiment – c’est-à-dire rien.
De l’autre, les Engagés qui ont compris qu’ils étaient enfermés dans un gouvernement très conservateur et très à droite, et doivent absolument nous convaincre qu’ils sont toujours gentils et qu’ils ne se sont pas fait avoir.
Les artistes méritent bien mieux que d’être instrumentalisés par des pompiers et des pyromanes dans un jeu de positionnement. Ils méritent surtout d’être davantage qu’une exception à un régime de chômage. Confirmez-vous l’accord de gouvernement, qui permettra de mettre fin à cette angoisse vécue par les artistes ?
DE LA COLÈRE ET UN ÉNORME MALAISE par Anne-Catherine Lacroix
Face à la limitation des allocations de chômage à deux ans (et des allocations d’insertion à 12 mois, ce qu’on ne relève pas assez !), j’ai appris qu’en Flandre, Vooruit et le CD&V s’inquiètent de l’avenir des dockers et à ce titre, tentent de défendre leur régime spécifique en matière de chômage. Les dockers, c’est une réalité très néerlandophone. Du côté francophone, depuis ces dernières heures, ça s’agite aussi médiatiquement pour défendre les travailleurs et travailleuses des arts. Cette protection sociale spécifique qu’est l’allocation de travail des arts, c’est une réalité majoritairement francophone par ailleurs.
Ces manifestations de défense de certains « groupes professionnels » sont tout à fait légitimes et nécessaires, c’est évident. Je ne le conteste évidemment absolument pas. Ceci étant, je ressens un énorme malaise. Ou une forme de colère, ou peut-être de la tristesse, ou les deux ou trois peut-être d’ailleurs.
Car derrière tout cela, j’ai le sentiment que ce que l’on ne voit déjà plus, c’est que la limitation des allocations de chômage à deux ans, elle est en fait déjà actée dans la tête d’un très grand nombre comme quelque chose d’inéluctable alors que c’est une mesure tout simplement impensable. Ce que je lis et entends depuis hier me donne dès lors presque l’impression de personnes implique de sauver quelques meubles dans une maison qui brûle. Alors que le problème de départ, c’est en fait que des gens ont tout simplement décidé de brûler une maison. Et tout le reste découle de cela. Là, maintenant, j’espère que l’agitation de ces dernières heures ne nous fera pas oublier l’importance de continuer à porter la voix pour les plus de 100.000 personnes qui perçoivent une allocation de chômage et sont menacées d’exclusion. Et, aussi pour les bénéficiaires d’allocations d’insertion (déjà passés de 100.000 à 19.300 dans l’espace de 14 ans !), puis aussi pour les 2500 bénéficiaires d’une allocation de sauvegarde d’ailleurs…. Notamment.
Laurette Vankeerberghen
Publié à 22:56h, 30 marsMerci Claude Semal.
Pourquoi ce gouvernement Arizona choisit-il et s’acharne-t’il à détruire le secteur des arts et de la culture ?
La réponse de Claude :
«… Pourquoi ? J’y ai beaucoup réfléchi. Je n’ai malheureusement pas trouvé d’autre réponse que celle-ci : votre très profonde et très dogmatique stupidité. »
Réponse que j’ai envie de compléter… Pourquoi ?
Parce que fabriquer des boucs émissaires est une tactique qui a fait ses preuves en politique et que ce gouvernement de cow-boys utilise et utilisera encore sans vergogne.
Au tour des « travailleurs et travailleuses des arts » après celui des personnes sans papier et des personnes demandeuses d’asile.